L’Association Nationale des Médias Haïtiens (ANMH) monte au créneau contre le décret du 18 décembre 2025 récemment publié par le Conseil Présidentiel de Transition (CPT) encadrant l’exercice de la liberté d’expression et portant prévention et répression des délits de diffamation et de presse. Dans une prise de position ferme, l’organisation patronale des médias dénonce un texte qu’elle juge liberticide, anachronique et porteur de graves menaces pour la démocratie haïtienne.
Une liberté fondamentale remise en cause
Pour l’ANMH, ce décret met directement en péril la liberté d’expression, l’un des acquis majeurs obtenus après la chute de la dictature en 1986. L’association estime que l’esprit du texte va à l’encontre des principes démocratiques et envoie un très mauvais signal à un pays déjà fragilisé par l’instabilité politique et sécuritaire.
« Le décret, dans sa nature même, constitue un recul démocratique majeur », souligne l’ANMH, qui y voit une tentative de normalisation de pratiques autoritaires sous couvert de régulation de la presse.
Des peines inédites et jugées excessives
L’un des points les plus controversés du décret réside dans l’introduction, pour la première fois dans la législation haïtienne, de peines d’emprisonnement pour les délits de presse. Désormais, les infractions liées à la diffamation peuvent être punies de six mois à trois ans de prison, assorties d’une amende de 100 000 gourdes, sans préjudice des dommages-intérêts civils.
Plus préoccupant encore, le texte prévoit des sanctions aggravées lorsque l’injure ou la diffamation vise des détenteurs de mandats publics comme législatifs, exécutifs, administratifs ou judiciaires ainsi que les membres de la force publique. Dans ces cas, les amendes peuvent atteindre 500 000 gourdes, avec des peines de prison similaires.
Un décret jugé discriminatoire
L’ANMH qualifie le décret de sectaire et discriminatoire, estimant qu’il établit une hiérarchisation inacceptable entre les citoyens.
« Pourquoi protéger spécifiquement les élus, les membres du gouvernement et les autorités, alors que le reste de la population serait relégué au rang de citoyens de seconde zone ? », s’interroge l’association.
Selon elle, tous les Haïtiens devraient bénéficier de la même protection juridique face aux injures et à la diffamation, sans distinction de statut ou de fonction.
La presse et les réseaux sociaux dans le viseur
Le texte va encore plus loin en doublant les peines lorsque les infractions sont commises par voie électronique ou via les réseaux sociaux, dans le but d’atteindre un public de masse.
Une disposition qui, selon l’ANMH, pourrait exposer journalistes et citoyens à des peines allant jusqu’à dix ans de prison, les contraignant de facto au silence.
L’association compare cette mesure à un « bâillon » plus sévère encore que celui imposé sous la dictature, dénonçant une confusion dangereuse entre contenus illicites et contenus simplement litigieux ou critiques.
Deux décrets qui se complètent dangereusement
L’ANMH attire également l’attention sur la publication, jugée discrète et sans consultation, d’un second décret portant sur l’organisation et le fonctionnement de la Haute Cour de Justice. Publiés pendant les fêtes de fin d’année, ces textes n’ont fait l’objet d’aucun débat public ni de concertation avec la société civile.
Pour l’association, les deux décrets se renforcent mutuellement :
celui sur la Haute Cour de Justice sanctuariserait l’impunité, et celui sur la diffamation et la presse viserait à réduire au silence toute dénonciation des dérives du pouvoir.
Une démarche qui rappelle, selon l’ANMH, de sombres souvenirs, à l’approche du 40e anniversaire du 7 février 1986, date symbolique de la fin de la dictature.
Un appel à l’abrogation et à la mobilisation
Dans cette déclaration signée par son président, Richard Widmaier, l’ANMH dénonce avec vigueur « l’esprit autoritaire, antidémocratique et pro domo » ayant présidé à la rédaction de ces décrets. Elle appelle le CPT et le gouvernement à les abroger sans délai.
Tout en se disant disposée à contribuer à l’élaboration de solutions équilibrées, l’association annonce son intention de mener un plaidoyer tenace jusqu’au retrait de ces textes qu’elle qualifie de « scélérats et scandaleux », au nom de la défense de la liberté d’expression et des droits fondamentaux des journalistes comme des citoyens.
Wideberlin Sénexant
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