Le 26 juillet est une date historique pour la culture haïtienne. Elle marque la naissance officielle du Compas Direct, un rythme créé le 26 juillet 1955 par le saxophoniste et chef d'orchestre Nemours Jean-Baptiste. Soixante-et-onze ans plus tard, cette musique demeure l'une des plus grandes expressions de l'identité nationale haïtienne et continue de rayonner dans toute la Caraïbe, en Afrique, en Europe et au sein de la diaspora.
A l'occasion de ce 71e anniversaire, une cérémonie commémorative s'est tenue le 24 juillet 2026 au siège de l'UNESCO à Port-au-Prince. Organisée par la Commission nationale haïtienne de coopération avec l'UNESCO, en partenariat avec le ministère de la Culture et de la Communication, cette activité a réuni des autorités, des artistes, des chercheurs et des passionnés de musique autour de conférences, de prestations artistiques et d'hommages rendus aux pionniers du Compas. Cette célébration a également permis de rappeler l'importance de préserver et de transmettre cet héritage désormais reconnu comme patrimoine culturel immatériel de l'humanité.
Le Compas Direct est né à Port-au-Prince dans un contexte où la scène musicale haïtienne était fortement influencée par les rythmes cubains et latino-américains. En modernisant la méringue haïtienne, Nemours Jean-Baptiste crée un style plus fluide, plus dansant et plus structuré, caractérisé par un rythme régulier, des cuivres puissants, des guitares, des claviers et une section rythmique qui deviendront sa signature.
Son premier concert public, donné le 26 juillet 1955 sur la place Sainte-Anne avec sa nouvelle formation musicale, est aujourd'hui considéré comme l'acte fondateur du Compas Direct.
D'où vient l'appellation « Compas Direct » ?
L'origine de cette appellation est liée à une anecdote rapportée par l'ancien député de Tabarre, Caleb J. Desrameaux, lors d'une interview accordée, il y a plusieurs années, à l'animateur culturel Ladouceur Mejuste sur les ondes de la RTVC.
Selon son récit, alors que l'Orchestre de Nemours Jean-Baptiste interprétait la méringue « Oyé Mercedes », le gongiste Kreutzer Duroseau perdit momentanément le rythme. Le maestro lui lança alors en créole : « Wi, kenbe l konsa... konpa sa a dirèk, papa ! » Cette expression serait progressivement devenue « Compas Direct », donnant ainsi son nom au nouveau style musical.
Au moment de la naissance du Compas Direct, plusieurs grandes formations existaient déjà. Fondé en 1948, l'Orchestre Septentrional du Cap-Haïtien figurait parmi les ensembles les plus prestigieux du pays. De son côté, Tropicana d'Haïti, créé en 1963, ne jouait pas encore du Compas à ses débuts, tandis que Coupé Cloué, déjà musicien en 1955 avec le Trio Select, développait progressivement le style qui allait faire sa renommée.
Au cours des décennies suivantes, le Compas Direct s'est imposé comme le principal courant musical d'Haïti. Des groupes emblématiques tels que Tabou Combo, Skah Shah, Magnum Band, Zin, T-Vice, Carimi, Klass, Nu-Look et Harmonik ont largement contribué à son évolution et à son rayonnement international.
Bien plus qu'un simple genre musical, le Compas est devenu un véritable marqueur culturel, accompagnant mariages, fêtes populaires, célébrations familiales et grands événements nationaux.
Avant sa reconnaissance mondiale, le Compas avait été inscrit, le 21 octobre 2019, au Registre national du patrimoine culturel immatériel d'Haïti, une première étape décisive vers sa valorisation internationale.
Cette consécration est finalement intervenue le 10 décembre 2025, lorsque le Compas d'Haïti a été officiellement inscrit sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité de l'UNESCO, lors de la 20e session du Comité intergouvernemental, tenue à New Delhi, en Inde. L'UNESCO a alors souligné que le Compas est bien plus qu'un genre musical : il constitue un puissant facteur d'identité, de cohésion sociale et de transmission culturelle entre les générations.
Par ailleurs, Coupé Cloué sera, plusieurs décennies plus tard, couronné à maintes reprises « Roi du Compas », notamment dans les années 1980, après le succès de ses tournées en Afrique, en Côte d'Ivoire, au Zaïre, au Gabon et dans plusieurs autres pays. Cette immense popularité lui vaudra également le surnom de « Roi d'Afrique » dans certains médias et auprès de nombreux admirateurs du continent.
Aujourd'hui, chaque 26 juillet est célébré comme l'anniversaire du Compas Direct, en hommage à son créateur Nemours Jean-Baptiste et à tous les musiciens qui ont enrichi cet héritage. Plus de sept décennies après sa naissance, cette musique continue d'incarner la créativité, la résilience et la fierté du peuple haïtien, tout en demeurant l'un des plus puissants ambassadeurs de la culture haïtienne à travers le monde.
Il convient également de souligner l'internationalisation du Compas Direct, portée ces dernières années par une nouvelle génération d'artistes d'origine haïtienne, à l'image de Joe Naïka et Joe Dwèt Filé. Cette visibilité a été renforcée par des prestations sur de grandes scènes internationales, notamment lors de sa présence au Stade de France, aux côtés de Burn Boy et d'Aya Nakamura. Ces collaborations et cette ouverture à de nouveaux publics témoignent de la capacité du Compas à franchir les frontières tout en s'adaptant aux évolutions de la scène musicale contemporaine.
Mais, 71 ans après sa création, une question essentielle demeure : le Compas Direct se porte-t-il réellement bien ?
Entre le vieillissement de ses figures emblématiques, la rareté des grandes salles de spectacle, le manque de politiques publiques de soutien, la concurrence des nouveaux courants musicaux et les défis de sa transmission aux jeunes générations, ce patrimoine mondial possède-t-il aujourd'hui les moyens de préserver son identité tout en continuant à se réinventer ?
Par Webertson DORVIL
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