Le Réseau national de défense des droits humains (RNDDH) dresse un bilan particulièrement lourd des massacres perpétrés à Kenscoff en juillet et en août 2026. Dans un rapport intitulé « Massacres à Kenscoff en juillet et en août 2026 : le CSPN livre la population haïtienne sans protection ni défense », l’organisation affirme qu’au moins 164 personnes ont été assassinées lors de ces deux épisodes de violence. Le RNDDH fait également état de 71 personnes enlevées, d’au moins 23 blessés et de cinq personnes portées disparues qu’il a pu retracer. Derrière ces chiffres se trouvent des familles décimées, des maisons et des véhicules incendiés, ainsi que des communautés rurales contraintes d’abandonner leurs terres et leurs habitations pour échapper aux groupes armés. Ces attaques successives ont profondément bouleversé la vie des habitants de Kenscoff et aggravé une situation sécuritaire déjà marquée par les violences des années précédentes.
Le premier massacre s’est déroulé dans la nuit du 7 au 8 juillet. Le second a eu lieu dans la nuit du 23 au 24 août. Dans les deux cas, des habitants ont raconté au RNDDH des scènes de violence qui ont frappé des familles jusque dans leurs maisons, alors que certaines victimes n’avaient pratiquement aucune possibilité de s’enfuir.
Le bilan ne se limite pas à un nombre de morts. Parmi les victimes identifiées figurent 21 personnes âgées de 65 à 90 ans, 36 femmes et sept enfants. Le RNDDH précise avoir pu s’entretenir avec les proches de 127 des 164 personnes recensées, soit environ 78 % des victimes documentées par l’organisation.
À Robin, plusieurs familles ont été surprises pendant leur sommeil. Certaines maisons ont été incendiées alors que leurs occupants se trouvaient encore à l’intérieur. Philomène Alexis, 70 ans, et son conjoint Samson Louis, 80 ans, ont ainsi péri dans leur maison dans la nuit du 7 au 8 juillet. Le couple avait six enfants.
Dans la localité de Dopak, la violence a également frappé plusieurs générations d’une même famille. Emmanuel Auguste, 72 ans, sa sœur Andrena Auguste, 55 ans, et Bernard Auguste, 40 ans, fils d’Emmanuel, ont été tués après l’incendie de leur maison. Tous trois vivaient de l’agriculture.
Les enfants n’ont pas été épargnés. Le pasteur Edner Blanc et ses deux fils, Bidji Blanc, six ans, et Edner Junior Blanc, cinq ans, ont été tués par balles au cours de l’attaque de juillet. Leurs dépouilles ont ensuite été incendiées.
Dans d’autres cas, l’âge ou le handicap des victimes les a empêchées de fuir. À Robin, Michel Aurisme, 83 ans, n’a pas réussi à échapper à l’attaque. Saint-Ger Latortue, 84 ans et amputé d’une jambe, a également été tué à son domicile. Le rapport décrit ainsi une population vieillissante et vulnérable confrontée à une violence qui ne lui laissait que peu de possibilités de se mettre à l’abri.
Les violences ont aussi touché des personnes qui tentaient de sauver leur vie en prenant la fuite. Dominique Jean, 48 ans, a été atteint par balle alors qu’il cherchait à échapper à l’attaque. Maricène Jean, 40 ans, a elle aussi été tuée pendant sa fuite. Son corps n’a été retrouvé qu’une semaine plus tard, à l’endroit où elle s’était cachée.
Le massacre d’août a reproduit certaines des scènes observées en juillet. À Villier, plusieurs habitants ont été tués à leur domicile avant que les maisons ne soient incendiées. William Saint-Jean et son fils Jean Nelson Saint-Jean, âgés respectivement de 55 et 20 ans, ont été tués dans leur maison, qui a ensuite été brûlée avec leurs corps à l’intérieur.
Dans la nuit du 23 au 24 août, la violence a également frappé des lieux où des habitants pensaient pouvoir trouver refuge. Dieujuste Max Merine, 64 ans, et son frère Justin Merine, 70 ans, se trouvaient dans l’église L’Arche de la Nouvelle Alliance, au centre-ville de Kenscoff, lorsqu’ils ont été abattus.
D’autres victimes ont été prises pour cible alors qu’elles tentaient simplement de rentrer chez elles. Quatre membres d’une même famille revenant d’une activité religieuse organisée à l’Église Baptiste Conservatrice de Kenscoff ont été atteints par des tirs à Tèt Dlo. Trois sont morts sur place. Une quatrième personne a été transportée à l’hôpital pour recevoir des soins.
Le rapport fait également état de violences particulièrement graves contre certaines victimes. À Kenscoff, Silas Jean, employé du commissariat, a été tué et mutilé avant que sa dépouille ne soit abandonnée dans une maison incendiée, selon les témoignages recueillis par le RNDDH.
Au-delà des personnes tuées, au moins 71 habitants ont été enlevés pendant l’attaque d’août. Le RNDDH rapporte qu’une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux montre au moins 25 personnes retenues dans un même lieu, dont trois nourrissons. Dans cette même vidéo, deux chefs de gangs affirment détenir 46 autres personnes.
Certaines personnes ont toutefois retrouvé la liberté. Le 28 août, 13 otages, parmi lesquels sept femmes et six enfants, ont été libérés après plusieurs jours de captivité. Parmi eux figuraient trois enfants de moins de deux ans, ainsi qu’un enfant de sept ans et deux adolescents.
Les conséquences humaines se prolongent également avec les personnes portées disparues. Le RNDDH a pu documenter cinq cas, dont celui de trois membres d’une même famille, Ermiste Fortune, 56 ans, et deux enfants de 12 ans, Ouchaï et Derlie Fortune. Dans un autre cas, Clernise Maxime, 62 ans, reste introuvable depuis l’attaque de juillet, alors que son fils Presnel Augusma avait été tué par balle.
Au moins 23 autres personnes ont été blessées par balles, à l’arme blanche ou lors de leur fuite. Certaines ont dû être transférées vers des structures médicales situées à l’extérieur de Kenscoff. Le rapport cite notamment une femme blessée par balle à l’abdomen et transférée de l’Hôpital de Fermathe vers Médecins Sans Frontières à Tabarre.
Pour les familles, les pertes matérielles viennent s’ajouter au traumatisme des morts et des disparitions. Plusieurs dizaines de maisons ont été détruites par le feu, dont celles du médecin William Pape, directeur du Groupe haïtien d’étude du sarcome de Kaposi et des infections opportunistes (GHESKIO), et du magistrat Bob Joachim, juge titulaire du tribunal de paix de Kenscoff.
L’économie rurale de la commune a également subi un nouveau choc. L’agriculture maraîchère et l’élevage, qui constituent des sources importantes de revenus pour les habitants, avaient déjà été fortement affectés par le massacre de janvier 2025. Selon le RNDDH, plusieurs terres agricoles étaient depuis restées inexploitées en raison du contrôle exercé par des groupes armés sur certaines zones.
Les déplacements forcés constituent enfin une autre conséquence de ces attaques. Des sites accueillant des personnes déplacées ont eux-mêmes été touchés par les incendies. Le Camp ANC de Robin figure parmi les espaces partiellement détruits.
À travers les témoignages recueillis, le RNDDH décrit ainsi une succession d’attaques qui ont profondément bouleversé la vie de Kenscoff. Derrière les 164 morts recensés se trouvent des parents, des enfants, des agriculteurs, des travailleurs municipaux, des religieux et des personnes âgées. Pour leurs proches, le bilan ne représente donc pas seulement une statistique : il correspond à des maisons désormais vides, à des familles séparées et à des communautés qui tentent de survivre après deux épisodes de violence meurtrière en quelques semaines.
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Par Arnold Junior Pierre
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