Pendant plusieurs années, Jean Massillon a occupé deux fonctions qui semblaient appartenir à des univers différents. Le dimanche, il était pasteur et s’adressait à une communauté chrétienne. En semaine, il dirigeait l’administration communale de Kenscoff. Cependant, lorsque la violence armée s’est rapprochée de cette commune voisine de Pétion-Ville, ces deux responsabilités ont fini par se rejoindre autour d’une même préoccupation : rester auprès d’une population de plus en plus exposée à l’insécurité.
Jean Massillon est décédé dans l’après-midi du vendredi 9 octobre 2026, à l’âge de 53 ans. Sa disparition soudaine a plongé Kenscoff dans le deuil, alors que la commune reste profondément marquée par des mois de violences, de déplacements de population et d’incertitude. Selon des informations, il aurait été victime d’un arrêt vasculaire cérébral ( AVC ). Toutefois, au lendemain de son décès, les informations disponibles ne permettaient pas encore d’établir avec certitude les vraies de son décès.
Nommé agent exécutif intérimaire de Kenscoff en juillet 2020, sous la présidence de Jovenel Moïse, Jean Massillon s’est retrouvé à la tête d’une commune dont l’importance dépasse largement ses frontières administratives. En effet, Kenscoff est connue pour ses montagnes, son agriculture et ses zones résidentielles, mais également pour son rôle dans l’approvisionnement de la région métropolitaine de Port-au-Prince.
À la mairie, Massillon s’est progressivement construit une réputation d’homme proche du terrain. Son nom était associé aux difficultés quotidiennes de la population et aux préoccupations des habitants. Ainsi, lorsque la situation sécuritaire se détériorait, il intervenait publiquement pour attirer l’attention des autorités nationales sur les événements qui affectaient sa commune.
Son parcours ne se limitait pas à la politique locale. Jean Massillon était également pasteur de la Première Église chrétienne d’Haïti à Kenscoff. Dans le milieu religieux, il était connu comme un responsable habitué à écouter, à conseiller et à accompagner les membres de sa communauté. Après l’annonce de sa mort, son église a rendu hommage à celui qu’elle considérait comme son berger.
Un maire confronté à la progression de la violence
Le rôle de Jean Massillon a pris une dimension particulière à partir de janvier 2025. À cette période, les attaques attribuées à la coalition armée « Viv Ansanm » ont progressivement bouleversé la réalité de plusieurs quartiers et localités de Kenscoff. Face à cette insécurité grandissante, des habitants ont été contraints d’abandonner leurs maisons, tandis que les autorités locales se retrouvaient confrontées à une crise qui dépassait leurs moyens d’intervention.
Massillon est devenu l’une des principales voix publiques réclamant une réponse plus ferme de l’État. Il intervenait régulièrement dans les médias pour décrire la situation sur le terrain et demander un renforcement des mesures de protection en faveur des habitants. Le Nouvelliste rapporte notamment qu’il s’était illustré dans la défense de la commune dès les premières attaques criminelles de janvier 2025.
Ses interventions se distinguaient notamment par le fait qu’elles venaient d’un responsable qui continuait à parler de Kenscoff depuis sa commune. Alors que de nombreux habitants avaient été contraints de partir, le maire demeurait associé au territoire et aux difficultés de ceux qui y vivaient encore. Par conséquent, son discours portait autant sur les impératifs de sécurité que sur la nécessité de ne pas abandonner les populations des zones touchées.
Au fil des mois, Kenscoff est ainsi devenue l’un des nouveaux fronts de la crise sécuritaire haïtienne. Les attaques ont affecté des familles, des agriculteurs et des personnes déplacées qui cherchaient refuge dans la commune. En août 2026, une attaque particulièrement meurtrière a encore aggravé le traumatisme de la population.
Pour autant, Massillon ne disposait ni des moyens d’une force de sécurité nationale ni des ressources nécessaires pour faire face seul aux attaques. Son rôle consistait principalement à alerter les autorités, à solliciter l’intervention de l’État et à maintenir un lien avec une population de plus en plus inquiète.
Cette position l’a placé au centre d’une crise qui dépassait largement les compétences d’une administration municipale. Dans le même temps, les appels au renforcement de la présence policière se multipliaient, alors que les groupes armés continuaient de représenter une menace pour plusieurs secteurs de la commune. Des citoyens de Kenscoff contactés dans le cadre de ce portrait ont décrit Massillon comme un responsable qui refusait de se retirer de la vie publique malgré la dégradation de la situation sécuritaire.
Entre ministère pastoral et responsabilités municipales
Pour comprendre le parcours de Jean Massillon, son engagement religieux est aussi important que son passage à la mairie. En effet, son identité de pasteur ne semblait pas dissociée de son engagement communautaire. Dans une commune où les habitants étaient confrontés à la peur, aux déplacements forcés et à la perte de leurs repères, sa fonction pastorale lui permettait de maintenir une proximité particulière avec la population.
À travers son ministère, il connaissait les familles et leurs difficultés. Parallèlement, ses responsabilités municipales le confrontaient aux mêmes réalités à une autre échelle. Cette double présence a contribué à façonner l’image d’un responsable qui évoluait entre la parole religieuse et les exigences de l’administration publique.
Après sa disparition, la Première Église chrétienne d’Haïti a choisi une citation biblique tirée de la deuxième lettre à Timothée pour annoncer la mort de son pasteur. Le message évoquait un homme ayant « combattu le bon combat ». Cette formule résume, aux yeux de ses proches et de sa communauté religieuse, une vie consacrée à la foi et au service des autres.
La mort de Jean Massillon intervient alors que Kenscoff continue de subir les conséquences de la violence armée. Sa disparition prive la commune de l’une des voix qui portaient régulièrement ses préoccupations dans l’espace public.
« Jean Massillon était de ces hommes qui ne se dérobent pas. Alors que l’insécurité pesait sur le quotidien de ses concitoyens, il a choisi de rester présent, aux côtés de sa communauté, et de porter sa voix pour que Kenscoff ne soit jamais abandonnée. Ce courage, la République le salue avec gratitude et respect », écrit le gouvernement dans son communiqué d’hommage.
Au-delà de ces hommages officiels, son décès met en lumière la vulnérabilité des responsables locaux qui exercent leurs fonctions dans des territoires où l’État peine à garantir la sécurité. À Kenscoff, la fonction de maire ne se limitait plus à la gestion des affaires municipales. Elle impliquait également de répondre aux préoccupations des familles déplacées, de réclamer une présence policière accrue, de signaler les attaques et de tenter de préserver un minimum de stabilité.
Ainsi, Jean Massillon laisse derrière lui une histoire qui ne se résume ni à sa nomination ni à la date de son décès. Son parcours témoigne de celui d’un pasteur devenu responsable municipal à une période où la crise sécuritaire haïtienne a profondément bouleversé la vie de Kenscoff.
Nommé à la tête de la commune en 2020, il s’est retrouvé, cinq ans plus tard, au cœur d’une lutte pour la survie d’un territoire confronté à la progression des groupes armés. Jusqu’à ses derniers jours, il continuait à attirer l’attention sur la situation de ses administrés.
Sa mort brutale, survenue le 9 octobre 2026, met fin à cette présence. Elle laisse une famille endeuillée, une communauté religieuse privée de son pasteur et une population qui perd l’un de ses principaux porte-parole.
À Kenscoff, Jean Massillon restera ainsi associé deux engagements qui ont marqué sa vie : celui d’un homme d’Église qui accompagnait les siens et celui d’un responsable public qui, face à la violence, avait choisi de rester auprès de sa communauté.
Par Arnold Junior Pierre
- Log in to post comments


